Johanne attendait ce moment depuis des années.

8 ans pour être précise.

Elle devrait être ravie.

Johanne sourit même si elle n’est pas heureuse.

Comment a-t-elle pu se tromper à ce point ?

La soif de conquête

Johanne a commencé sa carrière artistique à 16 ans.

Elle écumait les concerts de sa bourgade nichée au fond des Alpes.

Au début, on ne la prenait pas au sérieux.

On lui disait qu’elle n’arriverait pas à vivre de sa voix, que des chanteuses plus talentueuses avaient échoué et qu’elle ferait mieux d’apprendre un vrai métier.

Johanne entendait ces remarques mais elle ne les écoutait pas.

Quand sa mère l’a placée face à un ultimatum : son toit ou sa musique, elle a choisi sa musique.

Elle a quitté le domicile familial sans se retourner.

Rien ne pourrait l’empêcher de poursuivre son rêve.

Elle fallait prouver aux autres et aussi un peu à elle-même qu’elle pouvait y arriver.

Des années qui balaient l’espoir 

Au début, elle s’accrochait à l’espoir d’un succès rapide.

Elle rêvait d’être repérée par un producteur, de faire un disque et de toucher le succès commercial.

Cela n’est pas arrivé.

Plus les années passaient, plus sa motivation s’évaporait ainsi que ses espoirs.

Elle avait tout sacrifié à la chanson : sa vie sentimentale, sa vie sociale et même sa famille.

Et tout cela pour quels résultats ?

Elle se retrouve serveuse à mi-temps dans une chaîne de restauration rapide et enchaîne les concerts dans des bars où le public est plus intéressé par l’ivresse que par ses compositions.

Cette vie l’épuise. Les insomnies gouvernent ses nuits.

Au fond de son lit, elle se demande :

– « et si mon talent n’est jamais reconnu ? », 

– « ai-je vraiment du talent ? », 

– « pourquoi me donner autant de mal ? ».

Des vallées de larmes inondent alors son visage frêle.

Le lendemain, elle maquille ses doutes et se remet à l’ouvrage.

On dit souvent qu’il faut garder confiance mais Johanne a la sensation que l’espoir la tue tous les jours.

Voilà 8 ans, qu’elle a quitté la Vachère pour Paris.

8 ans qu’elle écume les bars et les petites salles de concert.

8 ans qu’elle enregistre des sons qu’elle vend sur son site.

Au fil des années, elle commence à reconnaître une poignée de fidèles qui la soutienne grâce à son Patreon.

Elle a bravé sa pudeur pour leur parler quelques fois.

Ils admirent son audace.

Elle déteste son acharnement.

La vie de Johanne ressemblait à cela avant ce 9 février.

Le point de bascule, la peur de réussir

D’apparence ce jour-là est un jour ordinaire.

Pourtant à partir de cette journée, plus rien ne sera comme avant.

Ce jour-là, Johanne se réveille bien trop tard.

Elle avale son petit-déjeuner et griffonne quelques phrases sur son cahier.

Elle prend sa guitare et reprend quelques accords.

Elle envoie sa chanson à Gia, sa meilleure amie et manageuse officieuse.

Gia sent qu’il y a un truc.

Elle la poste sur Insta.

Quelques heures plus tard, sa chanson fait le buzz.

Elle cumule 300 000 vues en quelques jours.

Très vite, Johanne reçoit des dizaines de coups de fil : des producteurs, des demandes d’interviews, des marques….

Des personnes qui l’ont jadis moquée et qui n’ont jamais cru en elle refont surface. 

La lumière attire les moustiques.

Son cœur s’emballe.

Elle rêvait de ce moment mais elle ne sait pas comment gérer un tel engouement.

Plusieurs fois, elle se demande si tout cela est bien réel.

Elle essaye de rester lucide.

Elle doit tout faire pour transformer cette soudaine visibilité en tremplin.

C’est peut-être la chance de sa vie.

Tout le défi est de séparer les distractions des réelles opportunités.

Tout le défi est de dissocier la notoriété et le business.

Elle appelle Gia.

Elle seule saura comment réagir.

Le flair de Gia permet à Johanna de signer son premier album dans un jeune label indépendant.

Ensuite, tout s’enchaîne.

Elle s’enferme régulièrement des mois en studio pour enregistrer des albums.

Elle a trop perdu de temps.

Elle dispose de 8 ans de textes cachés dans ses tiroirs prêts à être dévoilés.

Les succès s’enchaînent. Sa vie s’accélère.

Le revers de la médaille, la peur de réussir

Ce soir, Johanne reçoit le prix de l’artiste féminine de l’année.

Seule dans sa loge, elle peut enfin s’autoriser à pleurer.

Toute sa vie, elle pensait avoir peur de l’échec mais en réalité elle se trompait.

Quiconque s’est déjà inscrit sur un site de rencontre sait à quel point l’échec est banal.

L’échec fait partie de notre vie depuis l’enfance.

Les notes nous apprennent à accepter l’évaluation, la comparaison et les revers.

Par contre, personne ne nous apprend à gérer le succès.

Johanne courrait tellement après le succès qu’elle n’avait pas pensé au revers de la médaille.

Sa réussite lui a tout coûté.

Il ne lui reste même plus l’espoir.

Le meilleur moyen de détruire un rêve est de le réaliser.

Obtenir la reconnaissance renforce sa vigilance.

Avant, elle ne voulait pas s’encombrer d’une personne dans sa vie.

Maintenant, à chaque nouvelle rencontre, elle se pose la question « m’aimera-t-elle pour qui je suis ou pour mon statut ? ».

Avant, elle avait peur de ne jamais être reconnue, maintenant elle a peur qu’on l’oublie.

Et si elle n’arrivait jamais à dépasser ses succès passés ?

Qu’y a-t-il de plus terrible que de décevoir ?

Désormais qu’elle a tout ce que les autres veulent, peut-elle encore se plaindre ?

Sa réussite est devenue la prison de sa solitude.

Et c’est ça qui est le plus effrayant dans le succès.

Le succès fait peur car il plonge dans l’inconnu le plus total.

Nous ne savons pas qui il peut nous faire devenir et quels seront les effets collatéraux.

J’échange avec beaucoup de créateurs qui croient avoir peur de l’échec.

C’est vrai, n’est-ce pas le rêve de tout créateur de percer ?

En réalité, il se réfugie derrière cette excuse pour ne pas se donner les moyens d’assumer leur ambition. 

Ils ne sont pas effrayés par l’échec, ils sont tétanisés par la réussite.

Comment ça se manifeste ?

Ils s’auto sabotent en s’enfermant dans des questionnements existentiels sans fin alors que nous avons un message clair, un plan d’action et des clients prêts à les suivre. 

Ils repoussent sans cesse le lancement de leur nouvelle création, de leur patreon ou de leur boutique.

Ils ne veulent pas faire de “marketing” pour ne pas “corrompre leur art”.

Tout cela parce qu’ils ont cette vision romantique du créateur qui doit souffrir pour avoir de l’inspiration et préserver sa liberté.

Si cela peut vous rassurer, développer une activité créative est déjà bien assez difficile pour ne pas se mettre des bâtons dans les roues 

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